Archive for the ‘politique’ Category

« Je n’aurais aucun problème à la crisser dans une salle pis la battre pendant des heures à coups de poing. »

février 4, 2017

Kali Queen

J’aime croire que je suis douce et gentille et que mes ongles sont trop régulièrement limés pour ne pas se transformer en griffes. Sauf que lorsque mes enfants ou une personne que j’aime est attaquée, je ne veux plus être douce et gentille et mes ongles tapent sur mon clavier même si je voudrais faire autre chose quoi je sais pas.

C’est totalement injuste, la violence rencontrée par certaines personnes, comme Kaligirwa Namahoro, une reine qui refuse bullshit et soumission, une reine qui donne des conférences et milite activement contre tout ce qui tue et trouble et rend silencieux les autres.

Kaligirwa crache sur le silence. Au racisme, au sexisme, à la transphobie ou à l’homophobie, Kaligirwa s’oppose et lutte et dicte des mots dicte la réalité, tell it like it is, des white tears c’est des white tears et des cheveux en motton c’est pas des dreads. Ce doit être lourd parce que sa voix est souvent refusée et bafouée et instrumentalisée.

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Ce n’est pas seulement sa voix qui est menacée, ce sont ses doigts que quelqu’un rêve de voir écrasés, son cou brisé, son corps recouvert d’hématomes, tout ça tout ça librement avoué sur les réseaux sociaux.

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Cette violence Kaligirwa la reçoit et ce n’est pas juste et ce n’est pas normal et il n’y a rien à relativiser. C’est grave.

Ce n’est pas l’expression culture du viol qui devrait choquer, mais ce qu’elle représente

octobre 28, 2016

En page couverture du Devoir du 27 octobre, il y avait l’expression culture du viol entre guillemets. Leur couverture depuis les agressions à l’Université Laval et la dénonciation d’Alice Paquet avait été super intéressante. Mais pourquoi l’expression culture du viol entre guillemets? Est-ce pour diminuer l’importance du phénomène? Est-ce parce que la culture du viol ne leur semble pas le meilleur terme?

Culture du viol. Ça choque. Mais moi ce qui me choque, c’est qu’une femme sur trois se fera agresser sexuellement au Québec.

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L’expression est violente car ce qu’elle décrit est violent. L’expression ne devrait pas exister car tout ce qu’elle décrit ne devrait pas exister. #stopcultureduviol

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Hier j’étais à Montréal, lors de la mobilisation contre la culture du viol. Avec mes deux enfants. Et des milliers d’autres personnes.

Photo: Andréanne Regina S. Sylvestre

   Photo: Andréanne Regina S. Sylvestre

Mon billet sur Vice Québec : Accepter un baiser n’est pas accepter de baiser

Extrait : « «  Je n’avais jamais raconté à personne mon viol. Je ne pensais pas que c’était un viol. Je savais que c’était un viol, mais je me disais que j’inventais peut-être, que j’étais folle. J’ai raconté ce qui m’est arrivé à mon chum la semaine dernière. Il est avec moi. Je sais que je ne suis pas folle et que je ne suis pas seule non plus », m’a dit une participante à la manifestation. » »

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#stopcultureduviol

octobre 25, 2016

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Les derniers jours ont été difficiles et c’est nécessaire, d’être confronté à ce qui est est difficile, parce que ça ne peut être ignoré, la culture du viol.

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Une manifestation est prévue le 26 octobre à Montréal, et aussi dans plusieurs régions du Québec, pour réclamer la fin de cette culture du viol, une culture de filles de dix ans qui se font traiter de salope dans une cour d’école, sans que les professeurs n’y fassent quoi que ce soit, une culture d’escortes qui se font répéter que ça ne se peut pas, se faire violer si on est payée, une culture de personnes racisées et autochtones qui, plus à risque de se faire agresser sexuellement, portent moins souvent plainte, car après, elles sont accusées de diffamation ou oubliées, désavouées.

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La manifestation commencera à 17h30, à la Place Émilie-Gamelin.

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J’espère vous croiser à la manifestation, mais j’espère aussi que du beau et du réconfort et des roses en urgence et des safe space, pour tous.

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Cubicule ou chambre d’hôtel?

octobre 3, 2016

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Des danseuses occupées par des policiers plutôt que par des clients

juin 17, 2016

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J’ai participé à une campagne de Stella pour condamner la répression en général du travail du sexe, dont celle ayant lieu dans le contexte du Grand Prix de Montréal.

Dans ma chronique Canoë, j’indiquais qu’au “mois de juin, pour le Grand Prix, ou peu importe le mois et l’événement, les escortes ne veulent pas être sauvées. Elles veulent travailler. Sans être exploitées, surveillées, traitées de pizza ou menacées par des lois et des croisades faussement féministes”.

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Stella, un organisme à la défense des droits des travailleuses du sexe, rappelait aussi que “le travail du sexe et la traite humaine ne sont pas synonymes. Le portrait de tout travail du sexe comme étant de l’exploitation et la confusion entre travail du sexe et traite humaine amènent les policiers à surveiller, détenir, arrêter et déporter des travailleuses du sexe, particulièrement les femmes racisées ou migrantes, sous couvert d’opérations cherchant des «victimes». Ceci détourne des ressources qui pourraient être utilisées pour enquêter sur les vrais cas d’exploitation et empêche les clients et travailleuses du sexe qui sont témoins de situation d’exploitation de les dénoncer, sous peur d’être arrêté-e-s.”

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Pourquoi rester anonymes?

Des Femen et des femmes contre le travail du sexe ont décrié le fait que les participantes à la campagne de Stella avaient le visage masqué. Comment pouvaient-elles nier notre besoin d’anonymat, alors que les travailleuses du sexe sont insultées, instrumentalisées, comparées à des pizzas ou à des femmes brainwashées, pointées du doigt dans des procès pour la garde d’enfants lors d’un divorce, obligées de marcher toutes nues, en public, une fois arrêtées par les forces de l’ordre? Des Femen se sont aussi joyeusement applaudies, insinuant que les travailleuses du sexe les imitaient enfin, posant nues, alors que ce sont elles, les Femen, qui copient les travailleuses du sexe, en utilisant leur corps pour faire passer un message. Les travailleuses du sexe utilisent leur corps, toujours, ne le vendent pas, et préféreraient ne pas avoir à passer un message, mais comme parfois personne ne semble écouter, leur corps, dont elles connaissent mieux les limites que quiconque, leur corps leur sert à passer un message, encore, à payer leur loyer, à nourrir leur enfant, à jouir et faire jouir.

Des danseuses sans clients pendant le Grand Prix

Comme Stella le prévoyait, la répression lors du Grand Prix a eu des effets néfastes sur les services proposés par les travailleuses du sexe. Un ami m’a raconté qu’il était au Café Cléopâtre, avec une copine qui dansait autrefois au Cléo. Elle avait décidé d’y retravailler quelques soirées. Le samedi du weekend du Grand Prix, vers minuit, dix policiers sont entrés. Ils ont noté le nom de toutes les danseuses et ils ont vérifié leur âge et d’où elles venaient. Ils ont interrompu les danses en cabines, alors que les danseuses y travaillaient. Cela a certainement enlevé à plusieurs clients l’idée de se payer une danse. Les policiers sont restés entre une heure et deux heures. Les travailleuses ont perdu leur temps et possiblement beaucoup d’argent. Toutes les cabines étaient vides, après le départ des policiers, qui semblaient déterminés à trouver des danseuses nées dans un autre pays. Il n’y en avait pas. Elles étaient toutes là pour travailler, par choix, et elles n’ont pas travaillé: elles ont plutôt assisté à ce que provoquent la panique et les croisades moralistes.

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Qui est le plus obsédé par les graines?

mai 21, 2016

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La vérité: j’aime mieux les pénis bandés que mous. Mais la taille, c’est pas trop dérangeant, pour ma chatte, en tout cas. Je serais triste avec un mec qui a deux centimètres de graine, mais je n’ai vu ça qu’une fois sur mille mecs, alors ce n’est pas effrayant.

Ma chronique la plus récente sur Canoë explore cette obsession sur la taille des bites. Entre les femmes et les hommes, qui est le plus maniaque de la règle à mesurer?

Extrait: “Amélie soulève que son mari a des réactions semblables. «Je coupais des courgettes, des concombres et des carottes. Mon mari s’est approché et il a passé un commentaire comme quoi il avait du chemin à faire avant d’avoir un sexe aussi gros que ces légumes. Quand j’ai rétorqué que son pénis était déjà plus gros, il ne m’a pas crue. Il a sorti son membre pour comparer, et même au repos, il était plus impressionnant que tous les légumes. Il en était bouche bée.»”

La photo surplombant ma chronique a reçu des commentaires hilarants. Thanks guys de me lire et de me faire rire.

Pénis parfait

cheveux de Justin Trudeau

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En extra: un article qui soulève à quel point les blagues sur les petites queues, c’est stupide, et anti-féministe.

En extra: un chat avec un pénis sur la face. 

chat pénis

Muette mais pas trop

mai 16, 2016

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Je ne sais pas quand je suis devenue furieuse.

J’étais furieuse contre tout, petite, je faisais des fanfares dans mon quartier, avec des casseroles et des flutes à becs, mais je faisais aussi des pétitions, que je jurais envoyer à un ministre après. Mes parents les gardaient plutôt dans un portfolio.

Après, j’ai eu envie d’être parfaite, mais je ne l’étais pas, et ça me tentait de parler trop fort et de vomir pour qu’on sache que je ne l’étais pas, ni parfaite ni dupe, et que c’était insupportable, d’être dans un collège privé qui encourageait une curiosité à sens unique, une curiosité vers l’excellence et les prix Méritas, pas une curiosité vers les cryptes et les poils pubiens. J’étais sage, j’avais des yeux ouverts grand grand pour mes professeurs, quand je ne dessinais pas des femmes toutes nues dans mes cahiers.

Il parait que j’ai déçu des professeurs quand ils ont su que j’avais fait la pute. Ils se sont demandé ce qu’ils auraient pu faire, pour que je ne devienne pas moi. Je ne pense pas qu’ils auraient vraiment voulu me payer pour que je suce leur queue en écoutant du Léo Ferré. Je pense que j’aurais fait la pute de toute façon, parce que je le voulais, comme j’ai voulu teindre mes cheveux en noir, comme j’ai voulu des enfants et comme j’ai voulu crier je t’aime, saoule, chaque fois que je me rendais au dépanneur, dans St-Henri, pour acheter de la bière et des croustilles à l’aneth pour un mec qui n’aimait pas les sabots que j’achetais chez Urban Outfitters.

Je suis furieuse depuis qu’un mec a écrit sur un blogue ce qu’était le consentement sexuel, alors que ce mec, c’est celui qui m’a prise de force. Je suis furieuse et je me force à ne pas l’être, je suis furieuse et je pourrais faire des graffitis partout, avec son nom, mais je ne le fais pas, et je ne me coupe pas les cheveux, et je ne recommence pas à faire la pute, je suis juste furieuse et j’ai pensé à l’origine de ma colère, quand j’ai lu sur l’affaire Baupin.

L’affaire Baupin, ça a commencé avec un tweet.

« Ironiquement, c’est un gazouillis féministe sur Twitter qui a déclenché ce qu’on appelle aujourd’hui « l’affaire Baupin ». Le député du parti Europe Écologie – Les Verts (EELV) y apparaissait avec la bouche peinte en rouge, en geste de solidarité avec les femmes victimes de violence.

C’était trop pour la militante verte Elen Debost, longtemps harcelée par le politicien qui l’inondait de textos explicites, style : « J’ai envie de voir ton cul » ou « Je voudrais te sodomiser », et autres grossièretés.

Devant l’image de Denis Baupin posant en défenseur des droits des femmes, Elen Debost a eu envie de vomir et de hurler, écrit-elle sur Facebook. Avant de demander : « N’y a-t-il pas des limites à l’indécence ?»

Moi ça n’a pas commencé avec un tweet, mon histoire avec lui, mais ma colère, oui, elle vient peut-être de presque rien, d’un article, dans lequel il défendait le courage des femmes qui dénonçait, alors qu’aucune ne le dénonçait, lui.

Je ne sais pas quoi dire sauf que ma colère, elle n’est pas rien, je ne sais pas la transformer en autre chose, mais elle est là et elle est solidaire avec la colère de toutes les autres femmes qui ont décidé de ne pas se soumettre à quelque chose qu’elle n’était pas, muette, nous ne sommes pas muettes, et nous ne nous transformerons pas en vandales ni en justicières, pas toutes pas toutes, mais nous ne sommes pas muettes, please pretty please.

À lire aussi sur les suites de l’affaire Baupin : « « On ne peut pas dire à une femme, quel que soit son statut, qu’elle soit salariée, étudiante, chômeuse, mère au foyer ou élue, à propos d’une collègue : « A part ses seins magnifiques, elle est comment? ». On ne peut lui dire d’un air graveleux : « Ta jupe est trop longue, il faut la raccourcir » ou « Est-ce que tu portes un string? ».

« L’impunité, c’est fini »

« Ce que nous racontons est arrivé à certaines d’entre nous ou certaines de nos paires, mais là n’est pas la question. Cela arrive tous les jours à des femmes dans les transports, dans les rues, dans les entreprises, dans les facultés. Cela suffit. L’impunité, c’est fini. Nous ne nous tairons plus. » »

Contre toutes les violences faites aux travailleuses du sexe

décembre 19, 2015

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Hier, le 17 décembre, c’était la journée internationale contre la violence faite aux travailleurs et travailleuses du sexe.

La veille, un agresseur de travailleuses du sexe avait été condamné à douze ans de prison. C’était bon, de connaître l’issue de son procès, à Giovanni D’Amico.

La violence contre les travailleuses du sexe est indéniable. Des victimes, il y en a dans les journaux, dans les cimetières, dans les ruelles, mais il y en a aussi qui ne sont pas tabassées et qui sont des victimes aussi. Victimes de la stigmatisation. Victimes de devoir se cacher sous un autre nom que le leur, par peur d’être harcelée ou de se voir retirer la garde d’un enfant. Victimes de devoir expliquer, sans relâche, ce que ça représente comme travail, comme travail et non comme obligation, comme soumission.

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Le travail du sexe c’est un travail. Il devrait être décriminalisé, comme Justin Trudeau est appelé à le faire, dans une lettre dont je suis une des signataires, ainsi que la ministre de la Justice, L’Honorable Jody Wilson-Raybould. Décriminalisé parce que la décrimalisation sauve des vies, respecte la liberté et la dignité de chacun, et décriminalisé parce que le corps des travailleuses du sexe n’appartient qu’à elles. Pas à l’État. Pas aux groupes féministes antidroits et antichoix. Pas aux clients.

Des travailleuses du monde entier demandent la décriminalisation, déjouant le cliché de femmes emprisonnées ne demandant qu’à être sauvées par des Occidentaux bien-pensants.

Des expériences négatives dans l’industrie du sexe, il y en a. Comme il y en a dans les cliniques d’avortement. Et pourtant, nous célébrons ce droit que les femmes ont de choisir la destinée de leur corps, d’enfanter ou non, d’allaiter ou non. Pourquoi en serait-il autrement pour le travail du sexe ? Pourquoi ne priviliégions-nous pas la sécurité de celles qui font ce travail ? En criminalisant le travail du sexe, nous souhaitons minimiser la vie des travailleuses du corps, la vie et leurs choix et leurs impératifs financiers et leurs opinions et leurs batailles.

C’est un combat épuisant, de travailler et de devoir justifier ce travail, de devoir se contraindre à révéler qui nous sommes juste pour démontrer que nous ne sommes pas des victimes sans voix sans choix sans force.

Je vous encourage à faire des donations à l’organisme Stella, qui aide les travailleuses du sexe à briser leur isolement, à faire valoir leurs droits, ainsi qu’à sortir de l’industrie du sexe si elles le veulent, ou à continuer à y travailler mais avec sécurité et dignité.

Nos sangs mêlés par alliance, et non par les armes

novembre 17, 2015

C’était l’anniversaire d’une copine et son anniversaire, ça donne le jour de la gentillesse. Mais maintenant, ce n’est plus ça, c’est surtout le jour des attaques terroristes à Paris.

Je n’ai rien d’intelligent à dire sur les événements. J’ai trouvé ça horrible, j’ai tout suivi sur Twitter, les appels à l’assaut, le nombre de morts, les draps lancés sur les morts dans la rue. J’étais à la bibliothèque, avec les enfants, et je ne savais pas encore ce que je leur dirais, ni si je devais appeler mon chéri ou annoncer à tous les autres parents de la bibliothèque Marc Favreau qu’en France, il y avait des parents qui n’étaient pas en train de lire des histoires de tracteurs à leurs enfants.

Si je suis allée marcher dimanche en solidarité avec Paris, si mes ongles sont bleu-blanc-rouge, ce n’est pas que j’oubli les autres pays touchés par des atrocités. C’est que je ne sais pas quoi faire, pour tout, mais qu’avant de porter toutes les victimes du monde dans sa tête et sur son dos et sur son profil Facebook, il faut bien commencer par éprouver quelque chose. Et ce quelque chose, s’il est bleu-blanc-rouge, ce n’est pas de l’hypocrisie ni de l’oubli. C’est de l’empathie, c’est le début d’une réflexion, le début d’une ouverture vers les autres, ces autres qui voudraient passer plus de temps les yeux rivés à des histoires de tracteurs plutôt que fixés à des horreurs.

Un homme a écrit ces derniers jours des mots touchants, que j’ai lu à haute voix plus d’une fois. Cet homme est Olivier Kemeid, un dramaturge québécois.

Olivier Kemeid : « J’ai longtemps cru que c’était le terrorisme qui m’avait engendré. J’aimerais pouvoir le dire autrement, mais s’il faut remonter à ma source, les faits sont là, inéluctables: ce sont les Frères musulmans, tristes pionniers des organisations terroristes islamistes, qui ont fait en sorte que ma famille a quitté l’Égypte. Chrétiens d’Orient, Juifs d’Orient, minorités réprouvées: les migrants de 1952 ont connu le grand incendie du Caire, ont vu leurs voisins se lancer de leur balcon avec leurs enfants pour échapper aux flammes, mais ils n’ont pas connu la guerre. Et c’est pour que leurs enfants ne la connaissent jamais qu’ils sont partis, le cœur déchiré, la peur au ventre, les valises vides. Mon grand-père a emmené son fils devant les pyramides le jour de leur départ, le 1er octobre 1952. « Regarde-les bien car tu ne les reverras plus jamais ». Charles Kemeid savait que ce départ était sans retour, qu’ils ne reviendraient pas sur le sol natal.

Soixante-trois ans plus tard, mon père n’y est toujours pas retourné. Pourtant, pas un jour ne passe sans qu’il évoque l’Égypte, devenue synonyme de son enfance arrachée. En 1968, alors que la jeunesse française découvrait la plage sous les pavés, il s’est acheté une moto à Marseille afin de longer la rive nord de la Méditerranée, celle-là même que mon grand-père m’avait pointé du doigt quand j’avais trois ans, en me disant : « Regarde la mer, Olivier! » « La mère de qui? » avais-je demandé. « De nous. Notre mère à nous tous. » Gil Kemeid a roulé pendant six mois sur les routes de ce bassin de l’humanité, vaste creuset des civilisations, jusqu’à Istanbul, où il s’est arrêté. Fin du périple. Il y a quelques années, je lui ai demandé pourquoi il avait suivi cet itinéraire. « Pour me rendre jusqu’aux confins de l’Europe, m’a-t-il répondu, et aux portes de l’Orient. De là, je n’ai pas été capable de poursuivre. Mais tout au long de mon voyage, je pouvais regarder, sur ma droite, par-delà notre mer, l’Égypte. » Il aurait pu dire tout autant l’enfance, ce pays où l’on ne retourne jamais.

Aujourd’hui, la guerre a atteint notre sol. Ceux qui sont venus trouver refuge à Paris, à Londres, à Madrid retrouvent la terreur à laquelle ils ont tenté d’échapper. Je pense à ceux qui sont tombés parce que par une belle nuit d’automne, ils avaient décidé de danser. De chanter. De boire. D’être sur une terrasse à Paris avec des amis chers, l’un des bonheurs que cette Terre damnée peut offrir. Je pense à mes cousins libanais, subissant l’attentat éternel à Beyrouth. Je pense aussi, toujours, à mes frères et sœurs syriens qui, comme ma famille en 1952, tentent de fuir ces mêmes horreurs pour survivre. Ces frères et sœurs que l’on confond parfois avec leurs bourreaux. « L’Histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller » écrit James Joyce.

Moi, né d’une union entre deux personnes, l’une, née en Égypte, l’autre, au Québec, issues de régions du monde dont les cultures seraient en choc de civilisation, moi qui ai longtemps cru que la terreur qui a poussé ma famille à s’exiler était en grande partie responsable de ma naissance, sais aujourd’hui, et m’y raccroche comme on s’accroche à une planche de salut dans cet océan d’horreur, que c’est l’amour et tout ce qui peut nous rapprocher comme êtres humains, par-delà nos différences culturelles, qui m’a fait naître. Puisse cette union perdurer malgré les années sombres dans lesquelles nous sommes plongés; puissent nos sangs se mêler par alliance, et non par les armes. »

Je ne sais plus si je suis féministe

octobre 27, 2014

lectures

Mes lectures du weekend: Nu, un recueil de nouvelles érotiques dirigé par Stéphane Dompierre, Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses, par Catherine Dufour, et Aimer, materner, jubiler, par Annie Cloutier.

Aimer, materner, jubiler, m’a tellement fait réfléchir que je n’ai pas demandé à mon mec d’écouter le dernier Sons of Anarchy. J’ai lu, avec un marqueur, sans remarquer que je me rongeais les ongles.

“Je continue de me dire féministe parce que le mot continue d’évoquer en moi la subversion, la prise de parole, l’affirmation de soi. Mais d’autres femmes montrent chaque jour qu’il est aujourd’hui possible d’être ce que nous sommes, sans complexe ni culpabilité, et sans béquille idéologique. Alors j’hésite, désormais.” Annie Cloutier

Plusieurs travailleuses du sexe ou ex travailleuses du sexe ne se disent plus féministes. Même si je déteste être vue comme une victime et même si la majorité des féministes refusent de croire en la légitimité du travail du sexe, je me condidérais toujours comme une féministe.

Il a fallu que je lise l’essai d’Annie Cloutier pour douter. Un essai sur la maternité, sur la politique faussement familiale du Québec, sur la pauvreté et sur les choix, les choix de materner et de travailler, les choix de materner et de ne pas travailler. Dans son essai, elle montre que le féminisme, contrairement à ce que plusieurs pensent, n’est pas un humanisme, et il n’est pas, dans son courant principal, prêt à écouter et à croire aux choix de toutes les femmes.

Des féministes m’ont dit que j’étais victime du patriarcat, pour avoir aimé me prostituer. Des féministes m’ont dit que j’inventais, que je mentais, quand je disais que j’avais été pute, et que je n’en étais pas devenue folle après. Des féministes disent que les clients sont violents, terrifiants et qu’ils devraient être jugés comme des criminels.

Et pourtant, je continuais à croire totalement au féminisme. Parce qu’il y a d’autres courants dans le féminisme, il n’y a pas que des femmes qui détestent les femmes qui ne sont pas comme elles, il n’y a pas que des femmes qui refusent la parole à celles qui ne pensent pas comme elles. Il y a le féminisme pro-choix, le féminisme pro-sexe, mais, mais, si le féminisme reste une idéologie et que je n’y souscris pas, puis-je encore être féministe? Ou suis-je maintenant tout simplement une maman, ex escorte, une maman qui aime jouir et faire des muffins aux bleuets? Est-ce que j’ai encore le droit de me dire féministe? Est-ce que j’ai encore l’envie de me dire féministe, même si je suis rejetée par ce qui semble être le courant principal du féminisme?

“I stopped calling myself a feminist several years ago for the simple reason that many feminists don’t like sex workers. I’m sort of the opposite of Groucho Marx: if a club doesn’t want me, then I’m more than happy to chip off elsewhere.” – Brooke Magnanti aka Belle de Jour