Archive for the ‘lire presque toute nue’ Category

S’attendre à ce que des monstres soient moins effrayants que la chair froissée par presque rien

avril 9, 2019

Shot with NOMO INS W.

Aimée n’aime pas la crème glacée mais elle aime les baleines et changer de couleur de cheveux.

Ce n’est pas suffisant pour dire qui est Aimée, mais c’est le genre de trucs essentiels à noter sur Aimée. C’est aussi ma seule amie de l’université. À l’époque, je portais des nuisettes de chez Urban Outfitters et je lisais déjà ses textes et je dansais avec elle, et danser, c’était très particulier, pour une fille comme moi dont le corps était à moitié à moi et à moitié à un rêve.

J’étais escorte et payée pour être touchée, mais dans les cours de danse tout le monde pouvait me toucher et ce rapport me perturbait. Ça reste, encore, les premières mains, sur moi, dès le premier cours, un souvenir de défi et de douleurs. C’était facile, me déshabiller au vestiaire, écouter les autres filles qui vantaient ma maigreur tout en trouvant désolant mon manque de grâce. J’aurais dû bien danser, avec mes jambes et mes bras et mes seins inexistants. Je n’existais presque pas, je découpais mes jupes en jeans et je mettais des push-up bras et je tombais mieux en talons hauts que je ne dansais. Ce que je faisais de pire – tenter d’apprendre à danser – n’était heureusement pas une activité solitaire.

J’étais avec Aimée.

 

Aimée n’aime pas la crème glacée et je le sais seulement depuis que je lui ai envoyé un sticker de crème glacée sur Facebook. Aimée écrit aussi des livres pour enfants. Aimée écrit pour tout le monde, pour les filles dont les souvenirs sont brûlés vif, pour les filles qui sont trop pleines de vide, elle écrit pour moi et pour les autres, et quand je la lis, je la découvre chaque fois.

C’est comme un coup. Imprévisible. Je la connais, elle me dit ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut plus, ce qui la rend triste ou fière, devant un plat chez Pacini – Aimée aime aller chez Pacini comme moi, merci Aimée de combler cette envie de bar à pains et de pizza aux crevettes trop cuites – mais quand je la lis, c’est différent. Je prends ses mots en plein cœur, sans l’interrompre, sans l’empêcher de tout dire, il n’y a plus mes histoires, il n’y a plus nos téléphones qui font des bruits de cristal au moindre texto.

Elle vient de publier Monstres Marins et c’est encore plein de coups que je prends direct au coeur. Des coups et des envies de câlins.

 

 

 

Quand je lis quelqu’un, je continue de parler de moi et d’écrire sur moi, et c’est une habitude horrifiante, se sentir concernée par tout et assez intéressante pour répéter inlassablement ce que je suis. En lisant Aimée, pourtant, ça ne me semble pas si mal, ça me permet de créer un lien, entre elle et moi, entre celle qui « revendique mon [son] eyeliner de pétrole » et n’importe qui pouvant s’imaginer comme « une pierre aux facettes beurrées, un vernis écaillé, des morceaux de Rubik’s éparpillés, une veine qui ressort sur le dos de ta main. »

Shot with NOMO INS W.

Aimée et moi nous nous connaissons depuis des années, depuis la danse, les cheveux rouges, les chats disparus, les clubs vidéo. Nous avons eu le temps de faire des milliers de vœux. Je ne me souviens plus si elle voulait vraiment un fils qui s’appelle Bowie, mais elle voulait un fils, ou une fille, elle voulait autre chose que « le raz-de-marée de ce qui n’a jamais vu le jour. »

 

 

Elle « ne me [se] coupe plus, mais du sang s’échappe derrière moi [elle]. » Il y a l’attente, dans ce recueil, l’attente de l’autre, la continuité de serments qui ne seraient pas que des serments, qui iraient contre la perte ou contre ce qui n’a pas existé, ou « les lambeaux de demain. » Aimée n’est pas seule, mais le semble presque, dans son recueil, où les mots se heurtent parfois au silence, ou plutôt au vide. Incomprise comme la baleine qui l’a inspirée; elle émettait des sons sur une autre fréquences que les autres. Personne ne l’entendait ni ne lui répondait. Aimée a quelqu’un, elle est « le béluga à gogo » d’un « albatros trop chanté. » Elle reste « un musée de mon [son] vivant », spectaculaire, là, pour tout prendre, tout accepter, des marées, du papier cadeau enflammé, mais elle ne gagne pas « au bingo sur le calendrier. »

Elle ne gagne pas. Une femme ne gagne pas, à rester une « championne immaculée. » Une femme a des exigences à respecter. Aimée le sait et l’écrit : il faut être pleine et avoir les eaux qui se répandent, fièrement, pour avoir une succession de bêtes, pour ne jamais vraiment disparaitre, ou il faut s’appliquer à être d’un vide acceptable, d’un vide qui ne gonfle pas faussement, il faut un ventre plat ou des enfants, il faut Bowie et d’autres, il ne faut pas être lourde de coquillages, surtout pas ceux qui sont fêlés, imparfaits, à jeter à la mer.

Il y a peut-être une « fin du monde mais en plus beau », et Aimée est là et ses Monstres Marins aussi. Peut-être que je l’ai lue seulement avec mes souvenirs de corps qui voulait être disséqué : je voulais être comprise et comprendre pourquoi je n’avais rien en moi. J’ai eu quelque chose en moi. Je ne suis pas plus vivante qu’Aimée, mais ses mots me rappellent des absences. Nous ne sommes jamais seules, mais presque, nous sommes dans l’attente de, et il y a les monstres qui veillent.

Ce qu’un escorte lit en pleurant

mars 21, 2019

Maxime Durocher a l’air dix ans plus jeune que son âge et organise parfois des pyjamades dans des hôtels montréalais, avec promesses de pizza et de plaisir. Il est un escorte charismatique, respectueux et il prend souvent la parole comme allié de ses collègues féminines, qui sont plus stigmatisées et criminalisées que lui.

Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de quiconque et il garde ses rencontres professionnelles secrètes, comme des joyaux entre lui et la femme qui le convie à passer un bon moment avec elle et du latex.

Sur son site web, il parle de ses services, de son parcours et répond à toutes sortes de questions, comme Is there such a thing as too much foreplay?, What advice would you give men on how to properly worship breasts? et Why is it that men require possession of the remote control?

Juicy_MaximeDurocher_1

Récemment il a posé avec mon livre Juicy. C’est pour moi un honneur et je pense que rien ne me rend plus heureuse que lorsqu’une personne dans l’industrie du sexe apprécie mon livre. Deux autres escortes à ma connaissance ont posé avec Juicy et je trouve ça délicieusement adorable, que de retrouver mes mots tout contre la peau de ceux et celles que j’admire le plus au monde.

Je l’ai questionné sur ses choix et habitudes de lecture, parce que parler cul avec un escorte, c’est moins original que de parler de ce qui l’inspire intellectuellement.

Le livre que tu as plus lu et pourquoi: The Eye of the World. Parce que c’est le premier de ma série favorite par mon auteur favori. Robert Jordan décrit une aventure fantastique avec un niveau de détails qui me captive.

Ce que tu lis présentement: Wikipédia, sur l’Égypte ancienne.

Un livre que tu donnes en cadeau: Luttes XXX. Parce que ça décrit tellement bien la lutte pour les droits des travailleuses/eurs du sexe ainsi que son fondement.

Un livre qui t’a fait pleurer: Le Seigneur des anneaux.

Tes habitudes de lecture: Avant de me coucher, juste après ma douche, après mon somnifère et mon antidépresseur. Ça m’aide à me relaxer et à m’assoupir.

Mes livres sentent les grilled cheese

février 26, 2019

Mes livres restent rarement propres. J’y renverse de l’eau chaude citronnée. Mes doigts y laissent des traces de chocolatine, de gras de grilled cheese extra gras. J’écris dans les marges des LOL et je surligne ce avec quoi je suis d’accord ou ce que j’aime trop lire à voix haute. Mon critère de livres à recommander à quiconque : aimer le lire à voix haute. Je ne sais pas pourquoi. J’ai besoin de le sentir vivre avec moi et lire à voix haute, toute seule ou pas, me permet de le faire mien. Je dois être quelqu’un de très possessif mais whatever.

Je vais commencer une nouvelle section de blogue : lire presque toute nue. Mon effort pour sortir la littérature du carcan académique. (Pas vraiment : c’est surtout lier deux plaisirs – celui de m’exhiber subtilement et celui de lire.)

Livre que je termine bientôt : Roux clair naturel, de Fanie Demeule, publié dans la collection Hamac de Septentrion.