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Cabaret des mots doux

mai 24, 2017

Depuis deux ans, Je Suis Indestructible propose des soirées Cabaret, avec musique et témoignages de victimes d’agressions sexuelles. Un sujet lourd, mais dont le partage est touchant, rassembleur et permet beaucoup d’espoir. C’est une soirée mots doux demain, le 24 mai, à laquelle je vous convie. Une soirée qui s’éveille comme le printemps, avec une envie de force nouvelle.

J’y lirai, et Natasha Kanapé Fontaine, Roxane Nadeau et La Katiolaise de la Fondation Paroles de femmes aussi. Kutsi Merki y sera pour la musique.

Ce sera au Quai des Brumes, dès 21h. Au plaisir de faire fuck off au silence avec vous!

Bisous au melon d’eau!

 

Pleurer ou envoyer une photo de soi en bikini: rien de contradictoire après une agression sexuelle

mars 25, 2016
Est-ce que je suis une victim de viol parfait? Non. Parce que rien n'indique tout le mal que j'ai subi, sur cette photo. Ce n'est pas écrit sur mon front. Et je suis capable de sourire. C'est pas honteux.

Est-ce que je suis une victime de viol parfaite? Non. Parce que rien n’indique tout le mal que j’ai subi, sur cette photo. Ce n’est pas écrit sur mon front. Et je suis capable de sourire. C’est pas honteux, de pas rentrer dans le faux concept de la victime parfaite.

Grâce à des victimes contactées via le site Je Suis Indestructible, j’ai écrit une chronique pour Canoë sur la force des victimes d’agressions sexuelles. J’en avais assez de lire sur le talent des avocates de Ghomeshi, assez de lire sur une future carrière pour lui, sur les contradictions dans le discours des plaignantes.

Le parcours de victimes d’agressions sexuelles ne suit pas un modèle préétabli. Je voulais montrer ça, à travers les différents témoignages, je voulais montrer que certaines victimes se sauvent, pleurent, hurlent, et d’autres continuent à aimer l’agresseur et l’invite à leur anniversaire ou à un pique-nique.

Par contraintes d’espace, je n’ai pas pu réécrire tous les témoignages reçus dans ma chronique pour Canoë. Je reproduis ici les témoignages qui ne sont pas dans ma chronique.

Je suis très très touchée par la confiance de ces survivantes et survivants. Merci.

Coralie

Coralie n’a jamais dénoncé son agresseur. Elle le connait depuis longtemps. Elle croit que le mal qu’il lui a fait est moins pire que le mal imposé à sa femme et à ses enfants s’ils apprennaient ce que son agresseur lui a fait.

Elle s’en sort bien parfois, mais juge que d’autres fois, elle craque, ébranlée, se demandant si quelqu’un en qui elle avait confiance l’a violée, que pourraient lui faire des étrangers?

« Le plus dur, c’est la nuit. »

La nuit, Coralie perd le contrôle. Les images de l’agression se succèdent, comme des diaporamas en accéléré.

« Comme dans un film muet, ma bouche, mais aucun son n’en sort. Je voudrais crier, appeler à l’aide, mais je hurle juste du silence. Je suis immobilisée, mais pourtant je me bats, Dieu que je me bats. »

Quand elle se réveille véritablement, elle est en mode panique, les joues salées. Elle souhaite toujours qu’on lui dise que c’est juste un mauvais rêve.

« Le temps arrange les choses. J’ai commencé à en parler à une amie de confiance. Elle a pleuré, j’ai pleuré. J’ai un ami qui vient me rejoindre la nuit quand la panique est trop forte. Il est rassurant. Ces deux personnes ont chassé le mot coupable de mon esprit. Victime est le bon mot. »

Coralie sait qu’elle ira bien, un jour.

Félicité

Après s’être faite violée, Félicité a nié ce qu’elle avait vécu. Elle ne voulait pas se concevoir comme une victime. Elle est colère, depuis, en colère contre elle, contre l’agresseur, contre la Terre entière.

Mélina

Mélina ne se souvient pas de l’heure de l’agression. Il était assez tard, ou très tôt. Le soleil commençait à se lever. Ce dont elle se souvient, c’est qu’elle est sortie d’un immeuble. Elle s’est assise dans les escaliers et elle a commencé à pleurer.

Elle attendait que son agresseur sorte. Elle croyait qu’ils pourraient discuter de ce qui venait de se produire. Elle attendait et il est arrivé et elle lui a demandé pourquoi et il n’a pas répondu et il ne s’est pas excusé. Il a tenté de la faire taire, ou de la consoler, en lui répétait de ne plus y penser, que ce n’était que pour le plaisir, que ça ne fonctionnerait jamais, eux, lui et elle, ensemble, hors du viol.

Mélina a marché jusqu’à chez son père. Elle s’est couchée toute habillée. Le lendemain elle s’est rendue au travail, le corps plein de bleus. Elle a appelé une amie et elle lui a dit qu’elle avait baisé avec son cousin.

Elle a honte. Mais elle ne devrait pas avoir honte.

Léonard

« Je sais ce qui m’est arrivé. J’ai un peu de difficulté à décrire mon but, quand j’en parle, mais je tends à souhaiter l’acceptation et le pardon. »

Léonard trouve difficile, d’avoir été victime d’une agression, et il trouve aussi difficile les réactions des gens, surtout des hommes, quand il parle de son agression.

Il a été violé par une femme : « La première réaction des hommes est presque toujours le rire et l’incapacité à comprendre que cela peut être réel, se faire agresser par une femme. »

Quoiqu’il tente pour se sortir du désarroi provoqué par son agression, il se rend compte que ce n’est peut-être jamais assez, il n’y aura peut-être jamais de fin à tout ça.

L’écoute est ce qui l’a plus aidé jusqu’à présent.

Isabelle

Isabelle a réussi à pardonner, et à s’éloigner d’un cercle vicieux, celui de se retrouver toujours auprès d’hommes qui ne la respectaient pas.

« Vivre après de la violence sexuelle ou toute autre sorte de violence, c’est vivre avec des profondes blessures. C’est parfois aussi avoir un complexe d’infériorité envers les hommes. J’ai fait des thérapies et de l’hypnose. Je peux dire que maintenant, à 33 ans, je vis mieux avec mon passé. Je lui pardonne ses comportements, mais jamais je ne pourrai accepter qu’il revienne dans ma vie. Je sais que je suis fragile quand il s’agit de violence sexuelle, cela restera toujours. Je ne peux pas changer mon passé, mais je peux mieux vivre avec. »

Olivia

Olivia n’a pas saisi, quand c’est arrivé. Pour elle, il n’y a pas eu d’après, avant d’être adolescente. Il y avait déjà le choc, la honte, le secret. Mais elle était jeune et elle a tenté d’oublier vite vite. Quand les souvenirs sont remontés, elle a souffert : « Je ne comprenais rien à mes agressions. Je ne savais pas comment en parler. Je n’arrivais pas à vivre. J’ai été à côté de mes pompes une bonne partie de ma vie. »

Elle a tenté de tout oublier. C’était pire, les souvenirs revenaient, la harcelaient. À vingt-et-un an, elle a accepté ses souvenirs. À vingt-six-ans, elle a voulu en savoir plus sur le stress post-traumatique.

Elle a aujourd’hui trente-cinq ans et elle affirme qu’elle a appris qu’un tel événement finit toujours par nous pourrir la vie, tant qu’on n’y réfléchit pas, tant qu’on ne lutte pas pour notre propre survie.

Ludivine

Ludivine met des mots sur tout, quand elle explique ce qu’elle vit, quand elle utilise les mots réels, j’ai l’impression qu’elle extériorise sa détresse, son passé, qu’elle retrouve les larmes qu’elle a déjà laissées couler, lors de toutes ces agressions. C’est une femme d’une résilience que j’admire, une résilience d’arbre immense et fort, qui perd ses feuilles pour en faire des fleurs, plus tard.

“La première fois, j’avais huit ans. C’était dans le grenier d’un camarade d’école, nos parents étaient amis et se fréquentaient, sa sœur était ma meilleure amie. Nous étions enfermés dans le noir, il avait avec lui sa petite épée lumineuse et colorée et m’a montré son sexe, en échange de quoi je devais lui montrer le mien sous peine qu’il ne le dénonce mon acte à ma mère… quelle ironie. Ce que j’ai fait après… j’ai pleuré, j’ai piétiné un oreiller. J’ai pleuré beaucoup, seule, jusqu’à ce que quelques semaines plus tard, en revenant d’une fête d’enfant avec ma mère, alors que j’arborais un beau maquillage de clown, les larmes se sont mises à couler et j’ai tout raconté. Ma mère m’a dit que c’était normal que ça me fasse du mal parce que je n’avais pas été d’accord. Elle a ensuite parlé à la mère du garçon. Il s’est fait engueuler. Ce qui ne l’a pas empêché, à plusieurs occasions et ce jusqu’à l’adolescence, de faire des tentatives d’attouchement, dont ma mère m’a protégée et défendue jusqu’à ce que je sois capable de dire non et d’être entendue.

La deuxième fois, j’avais onze ans, j’avais déjà des seins et des hanches. Je marchais dans la rue. Je venais de dire « non » à un ami qui m’avait demandé « si je voulais sortir avec lui ». Il n’a pas mal pris ma réponse mais ne m’a pas raccompagnée chez moi, et si je lui avais dit oui, 100 mètres plus loin je n’aurais sans doute pas vécu cette agression. Cinq ou six garçons, entre 12 et 15 ans, débouchent d’une rue, m’insultent, me sifflent et se rapprochent pour finalement me suivre jusqu’à chez moi et me toucher fesses et vulve à travers mon pantalon. Pendant 5 bonnes minutes. Je pleure, je dis stop, tout ça en marchant. Ils continuent. Ils rient fort. Je suis rendue chez moi, je me retourne, je hurle que je suis arrivée chez moi. Ils s’installent juste en face à l’arrêt d’autobus. Je rentre chez moi, mes parents sont là, je m’effondre en larmes en racontant ce qui vient de m’arriver, quand ma mère comprend qu’ils sont encore en face de la maison, elle sort en trombe et de dedans je l’entends leur hurler que c’est intolérable, qu’ils sont dégueulasses, que c’est interdit, que je pourrais être leur sœur. Maman, encore. Pour moi justice était un peu faite, mais plus jamais je ne suis rentrée chez moi avec la même insouciance.

La troisième fois, j’avais douze ans, ça s’est passé à la piscine. Des garçons sont arrivés sous l’eau pour me « doigter » comme on disait. J’ai hurlé, pleuré et je suis sortie de l’eau et rentrée chez moi. Ma mère était très peinée de ne pas pouvoir aller les engueuler cette fois-ci. C’était trop tard.

La sixième fois, j’avais dix-sept ans, ça s’est passé chez une copine. Deux gars paquetés, supposés être des amis, se sont mis à me poursuivre dans l’appartement pour me toucher en riant, en chantant et en me disant de me laisser faire. Jusque là je ne faisais que dire non (ce qui aurait dû suffire). Lorsque j’ai pleuré et crié que je ne trouvais pas ça drôle, ils ont arrêté. Après ça j’ai dormi, d’un seul œil. Quelques années plus tard, j’ai croisé l’un des deux gars lors d’une soirée, il a profité de cette occasion pour s’excuser. Il s’en souvenait. J’ai été touchée qu’il me dise qu’il était jeune et con et qu’à l’époque il ne réalisait pas la portée de son geste.”

Dénoncer larmes, agressions et humiliations

février 5, 2016

valium

collage par Valium

Lundi, Tanya St-Jean, une des créatrices du site Je Suis Indestructible, est allée parler du mouvement #AgressionNonDénoncée, un mouvement déclenché suite aux révélations sur Jian Ghomeshi. La première journée du procès de Jian Ghomeshi aurait été un bon moment pour revenir sur les avancées du mouvement, sur ce que ça signifie, dénoncer ou ne pas dénoncer.

Son entrevue a été diffusée sur les ondes de RDI et Radio-Canada.

Elle tenait à parler de la difficulté à porter plainte. Elle tenait à parler de la culture du viol. Elle tenait à parler de la peur.

Elle a parlé de tout ça. Mais ses observations ont été coupées. RDI et Radio-Canada ont gardé ses larmes.

Les victimes, dans les médias de masse, ne seraient intéressantes que si elles pleurent, si elles relatent leurs agressions, leurs histoires d’horreur ? Leurs propos brillants, leur questionnement par rapport à ce qui est banalisé, oublié, caché, tchop tchop, coupés ?

Pas de sensibilisation si on réussit à trouver une tournure sensationnaliste à tout témoignage ?

Valium 3

collage par Valium

Suite à la diffusion de son entrevue, Tanya St-Jean a tenu à exprimer son malaise et sa colère face à ce que la télévision a projeté d’elle et de ses idées. Sur sa page Facebook personnelle, voici ce qu’elle a écrit :

« j’aimerais rectifier un point – qui vaut de l’or pour moi – quant au reportage diffusé hier soir sur les ondes de RDI et Radio-Canada. (car je suis un peu fâchée, oui.)

ceuzes qui me connaissent par coeur, savent que je ne parle JA-MAIS de mes agressions.

pourquoi ? car ce n’est pas de moi dont il est question, mais de nous tous, survivantEs de violence à caractère sexuel. et c’est tout simple à expliquer : quand on demande à des membres de l’équipe de Je suis Indestructible d’être en entrevue afin de discuter d’actualités reliées au sujet de l’agression sexuelle, l’essentiel c’est de parler de notre mission et de nos observations.

mais c’est avant tout de donner la parole aux autres, de créer un espace sécuritaire – oui, ceci sonne encore utopique – pour les survivantEs d’agression sexuelle.

l’entrevue d’hier me démontre sensible, brisée… on a prit mes larmes, on me les a volées pour faire couler du sensationnalisme spectacle à la télé nationale.

j’ai discuté avec la journaliste un bon 15 minutes avant d’en arriver à ses fameuses questions « Vous avez été agressé vous aussi ? Dénonceriez-vous vos agresseurEs? Vous aviez quel âge? »

menstruée, émotive et nerveuse, j’ai été pris de court.

mais pendant le 15 minutes de conversation qui précède, j’ai discuté énormément du manque de confiance envers le système judiciaire qui s’observe dans nos témoignages reçus depuis plus de deux ans. j’ai tenté de l’expliquer, en parlant de culture du viol qui se voit banalisée quotidiennement dans nos médias, dans notre environnement social, notre famille, nos amiEs, au travail, à l’école. j’ai parlé de ce maire resté en poste sur la Côte-Nord, de ce juge de la cour fédérale, de ce policier, des campus universitaires… j’ai parlé du doute, de la peur de ne pas être cruE et comprisE lorsqu’on dévoile son histoire d’agression.

j’ai aussi énoncé des statistiques, sur la mouvance des mots-clic ‪#‎BeenRapedNeverReported / ‪#‎AgressionNonDénoncée et l’impact que celle-ci a eu sur notre implication.

à la question « Pourquoi peu de victimes dénoncent leur agresseurs?”, j’ai tenu à maintes reprises à souligner que c’est un processus qui peut s’avérer aussi violent que l’agression elle-même et qu’encore plusieurs lacunes existent quant à l’accompagnement des victimes dans ce cheminement.

j’ai parlé de ressac anti-féministe, de ces manifestions violentes qui s’acharnent à chaque prise de parole.

j’ai aussi expliqué la mission de Je Suis Indestructible et l’impact positif que ce projet a eu dans la vie de plusieurs personnes, de cette grande famille de gens qui ne se connaissent pas mais qui portent le même combat.

bref, j’ai fait beaucoup plus que verser quelques larmes égocentriques, coincée dans un coin par une journaliste.

une leçon qui m’apprend – encore – que trop souvent, les médias prennent bien ce qu’ils veulent dans une entrevue. et ce, même s’ils nous convoquent afin de parler de tout sauf ce qui transparaît à la tévé.

je tiens par exemple à vous dire MERCI. merci pour vos doux mots pis l’amour dans mon inbox depuis hier, toute la nuit, tout le matin. j’ai aussi parlé que JSI m’avait outillé à devenir cette jeune femme forte… et, c’est chacun de vous, ça.

des fois, comme lala, je trouve que « Ensemble, brisons les chaînes du silence! » prend tout son sens.

vous êtes magnifiques, et tout aussi inspirantEs et fortEs que moi, comme vous me le dites. ne l’oubliez jamais ok?

#‎lamadameestfachéecrissecul

‪#‎lamadamequivousaime »

résilience par valium

collage par Valium

Quelques jours après, Tanya St-Jean a remarqué que même les organismes contactés par les médias populaires ne recevaient que des questions sans relief, tel que avez-vous vu une augmentation de fréquentations de vos centres d’aide ?

L’important ce n’est pas l’augmentation. C’est froid, comme question, c’est un chiffre, un pourcentage, ça révèle ce que ça révèle, sans rien approfondir. Tanya St-Jean se demande pourquoi n’est-il pas possible de parler franchement de culture du viol, de prévention, de sensibilisation.

Roxanne Guérin, aussi une des instigatrices de Je Suis Indestructible, a réussi à en discuter avec l’équipe de Vice. Elle a également fait remarquer à quel point il peut être difficile pour les victimes d’agressions sexuelles d’obtenir justice.

Récemment, une amie, victime, tout comme quatre autres femmes, d’un homme les ayant agressées violemment, m’a confié son désarroi et sa colère devant la sentence que son agresseur avait finalement reçue. Ce dernier avait plaidé coupable et son avocat avait plaidé que le viol était dans les mœurs de son pays d’origine, le Congo. Une telle banalisation a surpris mon amie.

Elle s’est sentie d’autant plus impuissante quand elle a su qu’elle n’avait aucun rôle sauf celui de la victime. La Couronne ayant conclu une entente avec la défense, seul le chef d’agression sexuelle était conservé, puisque l’accusé avait accepté de plaider coupable. Laisser de côté les autres chefs, c’était plus que frustrant, c’était violent, pour mon amie. Pour elle, c’était comme si sa séquestration et les autres abus qu’elle avait vécus étaient à oublier, impossibles à croire, pas importants pour personne sauf pour elle.

Valium 2

collage par Valium

Rien n’est facile à oublier. Rien n’est simple dans une agression, ni dans ce qui en suit. Et si les médias n’en parlent pas, et si les victimes se sentent désoeuvrées, humiliées par un système qui se doit de les protéger, qu’est-ce qu’il faut en penser ? Comment réagir face à ceux qui ne croient pas les femmes qui osent dénoncer ? Comment réagir face à un agresseur reconnu qui garde sa position de maire ? Ce n’est pas des larmes qu’il faut montrer. Ce sont des mots qu’il faut entendre. Et répéter.

Je ne sais pas quoi faire après

juillet 2, 2015

source polly from deviant art

Je ne peux pas dire quand est-ce que c’est devenu impossible de ne pas y penser.

J’ai eu besoin d’en parler, de répéter, à demi-mots, puis plus fort plus fort, ce qu’il m’avait fait.

C’était dur, à vivre, de vivre, puis c’était infernal, de savoir qu’il se proclamait solidaire à toutes celles qui dénonçaient enfin un agresseur, cet automne, l’automne des #agressionsnondénoncées. Une fausse compassion, créée comme un puzzle à assembler pour devenir le bon mec, pas celui qui force, pas celui qui écarte des jambes, des fesses, celui qui se fouette du consentement, parce qu’il est capable de bander et de jouir même quand la fille sous lui ne bouge plus.

J’ai écrit pour Je Suis Indestructible les raisons pour lesquelles même si je dénonce ce qui m’est arrivé, je ne poursuis pas mon agresseur.

Extrait :

« Le lendemain, j’espèrais qu’il s’excuse.

Il a plutôt dit que c’était la meilleure baise de sa vie.

Si je ne porte pas plainte, c’est que je ne veux pas avoir à expliquer les scènes en détail, je ne veux pas avoir à dire à des policiers ou à des avocats que je buvais la moitié d’une bouteille de vin par jour, si j’étais sage, et plusieurs shooters de Red Bull-Jägermeister, de vodka-Fresca et cinq-six gin tonic si je n’étais pas sage. Je ne veux pas avoir à expliquer que j’aime parler de mes seins, de mon sexe et de tout ce à quoi je pense quand je me touche avec un vibro, je ne veux pas avoir à expliquer que j’aime être soumise et insultée, parfois, sans être toutefois incapable de faire la différence entre un jeu et ce qui est innacceptable.»

C’était l’idée de Delphine Bergeron, d’écrire un témoignage pour Je Suis Indestructible. Elle, elle a écrit pourquoi elle avait réussi à poursuivre ses agresseurs en cour. J’ai toujours admiré Delphine, que je connais depuis quelques années. Son récit m’a montré à quel point elle était encore plus résiliente et admirable que je ne le pensais.

Extrait :

« Ce n’est pas lorsque mes agresseurs ont plaidés coupables que j’ai gagné. J’ai gagné la minute que j’ai commencé à parler. »

susan brison

Un autre article intéressant à lire est celui de Susan J. Brison, l’auteure d’Aftermath, qui racontait l’après-viol, l’après-attaque violente qu’elle avait subie en France. Ce qu’elle ne mentionnait pas dans ce livre, c’est qu’elle avait déjà été victime de viol avant. Elle tente d’éclaircir les raisons pour lesquelles les victimes d’agressions préfèrent parfois le silence aux démarches judiciaires.

Extrait:

« It’s time to stop asking rape survivors why they stayed silent and to start asking why some men rape and what we can do to stop enabling them. Only a small minority of men rape, but we need to acknowledge that this minority includes men we know and even revere. »

Polo Leflic et Mélodie Nelson

mai 24, 2015

Quand j’ai écrit Ne pas se plaindre, j’ai reçu de nombreux témoignages d’amies et d’inconnues qui avaient été victimes d’une agression semblable, qui n’avaient rien dit, ou qui étaient allées jusqu’au tribunal, en parler répéter les dates les lieux leur âge leur lien de parenté ou d’autorité ou d’amitié se faire confronter par d’autres avocats répéter répéter pour ne plus se sentir folle honteuse coupable coupable, coupable de rien, sauf d’avoir un trou.

Puis, j’ai reçu un courriel, avec des fautes, un courriel de quelqu’un qui se prétend un ex flic.

J’ai répondu au courriel, sans comprendre vraiment les intentions de la personne qui me l’avait envoyé. Puis, un échange de courriels, plus articulés, plus détaillés, avec moins de fautes, un échange de courriels a eu lieu. Ce qui m’a laissée plus que songeuse, presque apeurée. Je ne sais pas qui m’envoit ce courriel, qui utilise le terme flic au lieu de policier, qui préférerait me voir plutôt que de me donner simplement son identité, vérifiable, qui préfère se cacher plutôt que de dire ce qui est vrai, je ne sais pas si c’est juste un creepy guy ou une creepy girl qui m’écrit, ou si c’est plus que ça, si c’est possiblement mon agresseur qui m’écrit et ça me fait chier de rester avec ça au travers de la gorge, de me demander ce que recherche la personne qui m’écrit, me troubler, en savoir plus me faire cracher stresser des cauchemars.

Je vous dévoile les courriels car la personne qui m’écrit dit connaître d’autres victimes. Je ne serais alors pas la seule personne avec qui il aurait communiqué. Si quelqu’un a déjà eu une correspondance avec ce Polo, je souhaiterais le savoir. Merci.

Date: Fri, 15 May 2015 14:46:36 -0700

Subject: Ne pas se plaindre

From: pololeflic@gmail.com

To: melodienelson@hotmail.com

j ai lu votre article et je suis troublé. J aimerais en discuter si vous en avez envie . Suis un ancien flic et victime. J aurais probablement des choses à partager. C est comme vous désirer.

Polo

Ma réponse :

Bonjour,

Je ne sais pas quoi vous dire. Je suis désolée de vous savoir victime. Si vous préférez, vous pouvez utiliser un autre terme, comme survivant, comme le font les personnes qui ont créé le site Je Suis Indestructible. Vous connaissez? Vous pouvez me confier ce que vous voulez, mais je n’ai pas de compétence reliée à ça (je ne suis pas thérapeute, je ne peux pas conseiller quoi que ce soit). Je partage mon vécu, c’est tout, ça peut aider mais aussi éveiller chez certaines personnes un rappel d’événements passés. Comme on m’a dit, suite à cet article, ce n’est pas dans l’oubli qu’on se construit. C’est à travers les souvenirs, et ce que nous en faisons, que nous réussissons à nous construire ou à nous reconstruire.

Juste une chose: vous mentionnez être un ancien flic. Je ne sais pas si ça a un lien avec ce que vous voulez me partager, mais je tiens à dire que je ne changerai pas d’idée concernant une plainte. Ne m’écrivez pas pour me convaincre du contraire. À chacun sa démarche. Moi, je n’ai pas choisi de faire de plainte. Je ne crois pas que ça m’aurait m’aidée. Je crois que pour de nombreux cas d’agressions sexuelles, beaucoup de survivants souhaitent un système de justice parrallèle, une prise de conscience, surtout.

Cordialement,

Mélodie Nelson

Date: Sun, 17 May 2015 21:46:57 -0400

Subject: Re: Ne pas se plaindre

From: pololeflic@gmail.com

To: melodienelson@hotmail.com

Bonsoir Mélodie , merci de me répondre, ne soyez pas désolé, je vais bien.

Je voulais juste reprendre des citations de votre texte.

«Tu es capable de parler de lui, mais moi, je ne veux plus entendre parler de lui.»

Plus les années vont passer, plus vous allez en entendre parler, plus ce sera pénible.

«Il m’a aussi baisée même si je lui ai dit que je ne voulais pas.»

Il reviendra vous êtes sa proie, tant que vous ne lui aurez pas fait face, il sera le prédateur.

Mon copain n’a pas compris pourquoi

« Mais ce n’est pas ça, ce n’est pas que j’accepte tout. C’est que je préfère oublier, parfois, et que lorsque je n’oublie pas, j’ai mal d’être ce que je suis, forte et faible et fière et souillée, une fille qui sait très bien qu’elle ne pourra jamais raconter ses jambes et ses fesses, écartées, les mains de l’autre, le sexe de l’autre, un autre que j’ai aimé, et qui m’a aimée, et c’est difficile de le connaître, de l’avoir connu doux et réconfortant et menteur et violeur. J’ai mal de savoir que je resterai toujours une fille, une ex escorte, une fille qui aime se faire traiter de salope, qui aime trop ça pour être crue, peut-être, lorsqu’elle parle d’agressions. »

Vous n’arrivez jamais à oublier, malgré thérapie, médicament, dépression, alcool, drogue. Cela fera partie de vous. À tous les fois qu’il sera à la tv, en promotion radio vous aurez des bouffés de douleurs.

Vous parlé de justice réparatrice, vous devez l’affronté, il doit payer au moins les frais que cela va vous occasionner et croyez-moi il y en aura.

En plus, pensez qu’il y a d’autres victimes ….. qu’un jour si un malheur arrivait à l’une d’elles vous seriez doublement dans la douleur.

C’est un long processus , croyez-moi.

Si vous voulez en discuter, je demeure disponible pour vous aider. Il n’y a pas juste la police dans la justice réparatrice 🙂

Avec respect, prenez le temps d’y réfléchir

@+

Polo Leflic.

Ma réponse :

Bonjour Polo,

Pourquoi mon texte vous a tant touché? Je sens une certaine empathie, mais je me demande pourquoi. Il y a beaucoup de filles qui vivent ce que j’ai vécu. Vous travailliez auprès des victimes d’agressions, quand vous étiez policier?

Sinon, pour vrai, je ne peux pas envisager mes réactions face à lui. Ce n’est pas une simple aggression; c’était dans le contexte d’une relation. Je ne le déteste pas. Je ne pense pas que ce sera plus pénible avec les années. Au contraire, j’ai écrit ce que j’avais à écrire, je me suis confié, pour moi, de l’avoir écrit, c’est suffisant pour me sentir mieux.

Pour le terme de proie, je crois pas. Pour moi, ce ne sera jamais tout blanc ni tout noir. Je ne l’ai pas connu que comme ça.

J’avais commencé à vous répondre avant de lire complètement votre courriel, une habitude, bonne ou mauvaise, et là, je l’ai lu au complet et je suis un peu distraite par ce que vous supposez. Que connaissez-vous de moi? Et de lui? Nous connaissons-nous, vous et moi? Merci de ne pas jouer, je n’aime pas trop les jeux, les complications et tout.

Mélodie

Date: Mon, 18 May 2015 08:40:59 -0400

Subject: Re: Ne pas se plaindre

From: pololeflic@gmail.com

To: melodienelson@hotmail.com

Votre texte me touche, parce que c’est un cri du cœur. Disons que j’ai de l’expérience en matière d’agression sexuelle et je suis effectivement empathique aux victimes et intransigeant face aux prédateurs, brave personne qui détruit femme et enfant sur leur passage.

Je ne joue pas de jeu, je n’aime pas ça moi non plus. Je ne vous connais pas, mais je suis sur la traque d’un cowboy français, brave personne, qui a fait d’autres victimes et qui ont tous peur de dénoncer pour toute sorte de bonnes ou mauvaises raisons. Je connais trop bien le phénomène.

Votre agresseur est menteur et violeur comme vous le dites. Il ne changera pas. Il manipule aisément. Tôt ou tard vous devrez l’affronter, c’est des agressions répétées même dans un contexte de relation. Écrire ou confier malheureusement ne sera pas suffisant. Je suis certain que vous pouvez me décrire avec exactitude, la température, l’endroit , la lumière, l’odeur bref tous vos sens ont incrusté chaque moment dans votre cerveau. Le fait de ne pas en vouloir à son agresseur est un signe. Le jour où vous lui en voudrez, ce sera le premier pas vers une guérison ou du moins vous vous pardonnerez d’avoir été victime.

Je ne veux surtout pas vous importuner, si vous avez besoin d’aide, écrivez moi.

Avec empathie

Polo

Ma réponse :

Bonsoir,   Je vais cesser toute correspondance avec vous, car même si naïvement ou non, je crois vraiment en votre empathie, trop de choses me tracassent dans vos écrits.

1. Je ne connais pas votre identité. Vous pourriez être une femme, mon voisin, etc.

2. Vous me parlez d’un « cowboy français ». Vous faites un rapprochement possible en lui et moi, sans m’expliquer comment ça se fait que vous nous liez ensemble.

3. Vous me dites avoir été une victime, mais une victime de quoi?

4. Vous me dites que je devrais me pardonner, mais jamais je n’ai parlé de pardon. Je n’ai jamais ressenti que je devais me pardonner quoi que ce soit. Je ne suis pas honteuse de ce qui m’est arrive, et je sais très bien, hors de tout doute, que je n’ai rien à me pardonner.

5. Je ne connais pas plus votre en expérience en agression sexuelle, ça me semble flou et confus, mais je vais vous apprendre quelque chose: ce ne sont pas toutes les victimes qui vivent leur agression de la même façon. C’est gentil d’avoir voulu m’aider, je crois en votre volonté de bonté, mais je n’ai pas besoin d’aller plus loin.

Cordialement,

Mélodie Nelson

Date: Mon, 18 May 2015 21:27:07 -0400

Subject: Re: Ne pas se plaindre

From: pololeflic@gmail.com

To: melodienelson@hotmail.com

C est comme vous voulez, si vous changer d avis je suis disponible pour vous rencontrer et vous verrez qui je suis . Bonne soirée et désolé si je vous ai importuné ou tracassé, ce n était pas le but …..

Ma réponse :

Bonjour,

Je tiens à connaître votre identité. Je ne comprends pas en quoi une rencontre serait nécessaire juste pour que je sache qui vous êtes vraiment. Comment pourrais-je faire confiance aussi aveuglément à quelqu’un alors que nous connaissons tous des histoires de fausse identité sur le web (pensons au documentaire récent Profil Amina). Ça me tourmente en effet beaucoup, vos courriels, dont je ne saisis pas du tout encore les intentions.

Merci.