Pleurer ou envoyer une photo de soi en bikini: rien de contradictoire après une agression sexuelle

Est-ce que je suis une victim de viol parfait? Non. Parce que rien n'indique tout le mal que j'ai subi, sur cette photo. Ce n'est pas écrit sur mon front. Et je suis capable de sourire. C'est pas honteux.

Est-ce que je suis une victime de viol parfaite? Non. Parce que rien n’indique tout le mal que j’ai subi, sur cette photo. Ce n’est pas écrit sur mon front. Et je suis capable de sourire. C’est pas honteux, de pas rentrer dans le faux concept de la victime parfaite.

Grâce à des victimes contactées via le site Je Suis Indestructible, j’ai écrit une chronique pour Canoë sur la force des victimes d’agressions sexuelles. J’en avais assez de lire sur le talent des avocates de Ghomeshi, assez de lire sur une future carrière pour lui, sur les contradictions dans le discours des plaignantes.

Le parcours de victimes d’agressions sexuelles ne suit pas un modèle préétabli. Je voulais montrer ça, à travers les différents témoignages, je voulais montrer que certaines victimes se sauvent, pleurent, hurlent, et d’autres continuent à aimer l’agresseur et l’invite à leur anniversaire ou à un pique-nique.

Par contraintes d’espace, je n’ai pas pu réécrire tous les témoignages reçus dans ma chronique pour Canoë. Je reproduis ici les témoignages qui ne sont pas dans ma chronique.

Je suis très très touchée par la confiance de ces survivantes et survivants. Merci.

Coralie

Coralie n’a jamais dénoncé son agresseur. Elle le connait depuis longtemps. Elle croit que le mal qu’il lui a fait est moins pire que le mal imposé à sa femme et à ses enfants s’ils apprennaient ce que son agresseur lui a fait.

Elle s’en sort bien parfois, mais juge que d’autres fois, elle craque, ébranlée, se demandant si quelqu’un en qui elle avait confiance l’a violée, que pourraient lui faire des étrangers?

« Le plus dur, c’est la nuit. »

La nuit, Coralie perd le contrôle. Les images de l’agression se succèdent, comme des diaporamas en accéléré.

« Comme dans un film muet, ma bouche, mais aucun son n’en sort. Je voudrais crier, appeler à l’aide, mais je hurle juste du silence. Je suis immobilisée, mais pourtant je me bats, Dieu que je me bats. »

Quand elle se réveille véritablement, elle est en mode panique, les joues salées. Elle souhaite toujours qu’on lui dise que c’est juste un mauvais rêve.

« Le temps arrange les choses. J’ai commencé à en parler à une amie de confiance. Elle a pleuré, j’ai pleuré. J’ai un ami qui vient me rejoindre la nuit quand la panique est trop forte. Il est rassurant. Ces deux personnes ont chassé le mot coupable de mon esprit. Victime est le bon mot. »

Coralie sait qu’elle ira bien, un jour.

Félicité

Après s’être faite violée, Félicité a nié ce qu’elle avait vécu. Elle ne voulait pas se concevoir comme une victime. Elle est colère, depuis, en colère contre elle, contre l’agresseur, contre la Terre entière.

Mélina

Mélina ne se souvient pas de l’heure de l’agression. Il était assez tard, ou très tôt. Le soleil commençait à se lever. Ce dont elle se souvient, c’est qu’elle est sortie d’un immeuble. Elle s’est assise dans les escaliers et elle a commencé à pleurer.

Elle attendait que son agresseur sorte. Elle croyait qu’ils pourraient discuter de ce qui venait de se produire. Elle attendait et il est arrivé et elle lui a demandé pourquoi et il n’a pas répondu et il ne s’est pas excusé. Il a tenté de la faire taire, ou de la consoler, en lui répétait de ne plus y penser, que ce n’était que pour le plaisir, que ça ne fonctionnerait jamais, eux, lui et elle, ensemble, hors du viol.

Mélina a marché jusqu’à chez son père. Elle s’est couchée toute habillée. Le lendemain elle s’est rendue au travail, le corps plein de bleus. Elle a appelé une amie et elle lui a dit qu’elle avait baisé avec son cousin.

Elle a honte. Mais elle ne devrait pas avoir honte.

Léonard

« Je sais ce qui m’est arrivé. J’ai un peu de difficulté à décrire mon but, quand j’en parle, mais je tends à souhaiter l’acceptation et le pardon. »

Léonard trouve difficile, d’avoir été victime d’une agression, et il trouve aussi difficile les réactions des gens, surtout des hommes, quand il parle de son agression.

Il a été violé par une femme : « La première réaction des hommes est presque toujours le rire et l’incapacité à comprendre que cela peut être réel, se faire agresser par une femme. »

Quoiqu’il tente pour se sortir du désarroi provoqué par son agression, il se rend compte que ce n’est peut-être jamais assez, il n’y aura peut-être jamais de fin à tout ça.

L’écoute est ce qui l’a plus aidé jusqu’à présent.

Isabelle

Isabelle a réussi à pardonner, et à s’éloigner d’un cercle vicieux, celui de se retrouver toujours auprès d’hommes qui ne la respectaient pas.

« Vivre après de la violence sexuelle ou toute autre sorte de violence, c’est vivre avec des profondes blessures. C’est parfois aussi avoir un complexe d’infériorité envers les hommes. J’ai fait des thérapies et de l’hypnose. Je peux dire que maintenant, à 33 ans, je vis mieux avec mon passé. Je lui pardonne ses comportements, mais jamais je ne pourrai accepter qu’il revienne dans ma vie. Je sais que je suis fragile quand il s’agit de violence sexuelle, cela restera toujours. Je ne peux pas changer mon passé, mais je peux mieux vivre avec. »

Olivia

Olivia n’a pas saisi, quand c’est arrivé. Pour elle, il n’y a pas eu d’après, avant d’être adolescente. Il y avait déjà le choc, la honte, le secret. Mais elle était jeune et elle a tenté d’oublier vite vite. Quand les souvenirs sont remontés, elle a souffert : « Je ne comprenais rien à mes agressions. Je ne savais pas comment en parler. Je n’arrivais pas à vivre. J’ai été à côté de mes pompes une bonne partie de ma vie. »

Elle a tenté de tout oublier. C’était pire, les souvenirs revenaient, la harcelaient. À vingt-et-un an, elle a accepté ses souvenirs. À vingt-six-ans, elle a voulu en savoir plus sur le stress post-traumatique.

Elle a aujourd’hui trente-cinq ans et elle affirme qu’elle a appris qu’un tel événement finit toujours par nous pourrir la vie, tant qu’on n’y réfléchit pas, tant qu’on ne lutte pas pour notre propre survie.

Ludivine

Ludivine met des mots sur tout, quand elle explique ce qu’elle vit, quand elle utilise les mots réels, j’ai l’impression qu’elle extériorise sa détresse, son passé, qu’elle retrouve les larmes qu’elle a déjà laissées couler, lors de toutes ces agressions. C’est une femme d’une résilience que j’admire, une résilience d’arbre immense et fort, qui perd ses feuilles pour en faire des fleurs, plus tard.

“La première fois, j’avais huit ans. C’était dans le grenier d’un camarade d’école, nos parents étaient amis et se fréquentaient, sa sœur était ma meilleure amie. Nous étions enfermés dans le noir, il avait avec lui sa petite épée lumineuse et colorée et m’a montré son sexe, en échange de quoi je devais lui montrer le mien sous peine qu’il ne le dénonce mon acte à ma mère… quelle ironie. Ce que j’ai fait après… j’ai pleuré, j’ai piétiné un oreiller. J’ai pleuré beaucoup, seule, jusqu’à ce que quelques semaines plus tard, en revenant d’une fête d’enfant avec ma mère, alors que j’arborais un beau maquillage de clown, les larmes se sont mises à couler et j’ai tout raconté. Ma mère m’a dit que c’était normal que ça me fasse du mal parce que je n’avais pas été d’accord. Elle a ensuite parlé à la mère du garçon. Il s’est fait engueuler. Ce qui ne l’a pas empêché, à plusieurs occasions et ce jusqu’à l’adolescence, de faire des tentatives d’attouchement, dont ma mère m’a protégée et défendue jusqu’à ce que je sois capable de dire non et d’être entendue.

La deuxième fois, j’avais onze ans, j’avais déjà des seins et des hanches. Je marchais dans la rue. Je venais de dire « non » à un ami qui m’avait demandé « si je voulais sortir avec lui ». Il n’a pas mal pris ma réponse mais ne m’a pas raccompagnée chez moi, et si je lui avais dit oui, 100 mètres plus loin je n’aurais sans doute pas vécu cette agression. Cinq ou six garçons, entre 12 et 15 ans, débouchent d’une rue, m’insultent, me sifflent et se rapprochent pour finalement me suivre jusqu’à chez moi et me toucher fesses et vulve à travers mon pantalon. Pendant 5 bonnes minutes. Je pleure, je dis stop, tout ça en marchant. Ils continuent. Ils rient fort. Je suis rendue chez moi, je me retourne, je hurle que je suis arrivée chez moi. Ils s’installent juste en face à l’arrêt d’autobus. Je rentre chez moi, mes parents sont là, je m’effondre en larmes en racontant ce qui vient de m’arriver, quand ma mère comprend qu’ils sont encore en face de la maison, elle sort en trombe et de dedans je l’entends leur hurler que c’est intolérable, qu’ils sont dégueulasses, que c’est interdit, que je pourrais être leur sœur. Maman, encore. Pour moi justice était un peu faite, mais plus jamais je ne suis rentrée chez moi avec la même insouciance.

La troisième fois, j’avais douze ans, ça s’est passé à la piscine. Des garçons sont arrivés sous l’eau pour me « doigter » comme on disait. J’ai hurlé, pleuré et je suis sortie de l’eau et rentrée chez moi. Ma mère était très peinée de ne pas pouvoir aller les engueuler cette fois-ci. C’était trop tard.

La sixième fois, j’avais dix-sept ans, ça s’est passé chez une copine. Deux gars paquetés, supposés être des amis, se sont mis à me poursuivre dans l’appartement pour me toucher en riant, en chantant et en me disant de me laisser faire. Jusque là je ne faisais que dire non (ce qui aurait dû suffire). Lorsque j’ai pleuré et crié que je ne trouvais pas ça drôle, ils ont arrêté. Après ça j’ai dormi, d’un seul œil. Quelques années plus tard, j’ai croisé l’un des deux gars lors d’une soirée, il a profité de cette occasion pour s’excuser. Il s’en souvenait. J’ai été touchée qu’il me dise qu’il était jeune et con et qu’à l’époque il ne réalisait pas la portée de son geste.”

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