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Je ne sais pas si je dois m’excuser de tout raconter

mai 23, 2019

Mon grand-père est mort et pendant que j’écris j’ai des notifications du site web Dreamlover qui poppent sur mon écran Kiara Cole Hookups Before Prom et mon grand-père reste mort quand même.

Je l’ai su parce que je suis allée me prendre une poutine chez Piri-Piri passé 21h. J’ai regardé mes textos. J’en avais un d’une amie. Je prends un chai latte demain en sa compagnie. Je ne l’ai pas vue depuis une semaine. Habituellement je la vois en matinée, quand nous allons porter nos fils à l’école, les deux avec leur trottinette et leurs cheveux rasés par le barbier qui a pignon sur rue. Il avait pignon sur rue mais maintenant il est sur la rue Rosemont, parce que le loyer était trop cher sur la 8e avenue et comme ça il peut avoir la clientèle des écoles secondaires et du cégep. Il s’appelle Mustapha et il a une revue de coupes masculines dans son salon avec David Beckham sur la page couverture et c’est ma revue préférée.

Quand les enfants se font couper la frange ou raser les cheveux, Mustapha leur donne des sucettes. Quand nous passions seulement pour le saluer, il leur en donnait aussi. C’était sur le chemin du retour de l’école. Je faisais exprès de cesser de regarder mon cellulaire pour tenter de l’apercevoir dans son salon, ou sur le trottoir, à fumer une clope.

J’avais aussi un texto de ma mère, qui me demandait si je pouvais être présente pour une cérémonie, ce vendredi. J’ai demandé une grosse poutine au poulet et j’ai contacté ma mère. J’ai dû l’interrompre pour préciser que je voulais de la sauce forte. C’est spécial, parler de la mort et se préoccuper de la sauce forte, et j’ai séché mes larmes avec une serviette brune. Je suis triste mais surtout pour ma mère. Elle avait commencé à ranger la maison de mon grand-père la veille, avec sa sœur, et elle avait mal dormi, à se réveiller sans cesse. Je n’ai pas demandé à quoi elle pensait, en se réveillant. J’ai vraiment pensé un bref instant aux objets qu’il avait accumulés. Je me souviens de son jardin, immense, avec des concombres, des perces-oreilles, des carottes, et un énorme pommier qui surplombait la moitié de la cour.

Je me souviens aussi qu’il ne voulait ni câlins ni baisers et quand il refusait mes câlins, enfant, j’avais ma grand-mère et ma marraine pour se précipiter vers moi et pour m’en donner. C’était tellement exagéré, soudain, chaque fois, que je savais que c’était alarmant.

Mon grand-père ne donnait pas de câlins. Il pointait une arme contre la tempe de ma grand-mère devant tous ses enfants.

J’écris ça et je sais que mes frères vont détester et j’espère que ma mère ne lira pas. C’est horrible m’avoir comme sœur, fille et amie. Je raconte tout. Mes cicatrices. Les hommes qui me laissent des compliments dans ma messagerie Instagram, et qui font pareil avec mes amies, je les raconte, nous nous racontons tout. Ma mère m’avait déjà appelée il y a quelques années, à l’annonce d’un proche qui avait le cancer : « Surtout n’écris pas sur ça. » J’en avais été choquée. J’écris et je parle trop. Je n’ai jamais écrit sur ça. J’avais accepté l’avertissement, après avoir raccroché, virulente. Et mon père, qui a dû supporter tous les commérages, à son travail, quand j’ai raconté que j’avais été escorte et que ça avait fait scandale, dans ma petite ville natale, dans mon Repentigny sans empathie. Tout le monde parlait et il faisait comme si rien n’était. Il ne m’en a jamais parlé non plus. C’est quelqu’un qui m’a dit qu’il avait trouvé mon père fort et digne et je peux le croire. Mais je ne réussis pas non plus à trouver ça moins fort et digne de dire les choses.

J’ai fait tout ce que j’ai raconté. Et mon grand-père avait un jardin, des tatouages, une chambre séparée de celle de ma grand-mère et dans la sienne, il n’y avait pas de mes dessins jusqu’au plafond.

Le jour de l’An avec mes cousins et cousines nous buvions beaucoup de boissons gazeuses dans le sous-sol de mon grand-père. Je n’ai jamais bu ailleurs du Cream Soda et du Crush aux raisins. Ça n’aurait pas goûté pareil.

Ce n’est pas trop tard pour tout brûler

septembre 26, 2016

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J’avais neuf ans quand mes parents ont acheté un chalet. C’était après la mort de ma grand-mère. Elle était morte un matin, la veille de ma première communion, et ma mère pleurait et criait dans le corridor, et je n’ai pas pensé que c’était pour ma grand-mère, je me souviens d’avoir pensé qu’elle était menstruée. Je pense que je ne lui ai jamais dit ça.

Sa mère était morte et je pensais qu’elle était menstruée.

Mes parents ont acheté un chalet et je l’ai lié à la mort de ma grand-mère, comme s’il fallait un projet à ma mère, des fleurs à planter, des livres à lire en bordure de la forêt, des jeux à inventer avec moi, des croix à cacher sur le terrain des voisins.

Une veille de Noël, je me suis déjà enfui du chalet, j’avais une robe noire, un manteau noir et il me semble que j’ai marché, calme, jusqu’où je voulais marcher et m’effondrer, et j’ai attendu, que ma mère vienne me retrouver, j’étais un animal, dans la neige, couchée dans la neige, recroquevillée dans la neige, dans mon manteau noir, et je ne voulais pas vraiment être abandonnée.

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J’ai voulu m’enfuir une autre fois, mais il était tard mais il était trop tard, et j’étais seule avec une autre personne, et cette personne est restée, elle est restée partout, et hier, hier j’ai commencé à brûler tout ce qu’il restait de souvenirs, je crois que j’ai commencé et que ça se terminera. Et il n’y aura plus rien à y trouver.

Les cheveux de feu de ma chérie, les cheveux d'automne, les cheveux qui me permettent d'être furie et amour.

Les cheveux de feu de ma chérie, les cheveux d’automne, les cheveux qui me permettent d’être furie et amour.

Un inconnu aux funérailles

novembre 30, 2014

Quand mon grand-père est mort, ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu.

J’ai trouvé que dans son cercueil, son nez était différent.

Mon chéri ne me croyait pas, quand je lui ai dis, mais je le sais, son nez, c’était un peu mon nez aussi, il ne peut pas se modifier sans que je ne pense au mien, sans que je ne trouve qu’on y perd, à ne pas avoir le même gros nez.

Après les funérailles, il y avait un buffet dans la salle paroissiale. Au fond de la pièce, sur une table en plastique gris, il y avait du coca zéro, du Sprite, du vin rouge, du vin blanc, des bouteilles d’eau et des petites serviettes blanches avec le nom d’un traiteur dessus.

Un homme y est allé immédiatement. Je n’avais pas remarqué. C’est mon chéri qui m’a dit qu’il y avait un homme qui buvait verre de vin blanc sur verre de vin rouge sur verre de vin blanc. Je me suis retournée, je ne le reconnaissais pas.

C’était un homme que personne dans ma famille ne connaissait, mais il semblait connaître le curé et le fond de son verre.

Je ne sais pas encore si je trouve ça triste ou amusant ou si je souhaite savoir autant que cet homme avoir ce que je veux et le faire sans avoir peur de m’immiscer dans une église pour l’avoir.