Quand j’étais petite, ma mère ne me laissait pas écouter la télé, à part Robin et Stella, et Bibi et Geneviève. À dix ans, j’étais super reject à l’école les lendemains de Chambre en ville ou de Chop Suey. Et je me souviens que je pensais que Marina Orsini avait l’air de jouer dans toutes les émissions hot (elle a tout fait non? prof? sauvageonne? urgentologue en chaleur?). Ma mère était super pas juste.
Mais ma mère, même si elle était sévère niveau télé, me laissait lire n’importe quoi. C’est ainsi qu’elle m’avait suggéré de lire La bicyclette bleue à neuf ans. J’avais adoré : des filles riches déviergées, des jeunes pétasses qui aiment baiser dans les ruelles, des viols sanglants et des expériences traumatisantes genre le lancer du bébé juif sur le mur. Si ça se peut, c’est ma mère qui m’a rendue totale obsédée. Après, vers onze ans, elle m’a proposé de lire les sagas de Virginia C.Andrews. OMG. Les romans de Virginia C. Andrews c’est des mixtes entre Aurore l’enfant martyre, les grands succès de Danielle Steel, les histoires judiciaires des frères Hilton, et des films pornos crades. Le frère baise avec sa soeur, mais il ne savait pas que c’était sa soeur, ils sont enfermés dans un grenier pendant dix ans, ils mangent des rats, ils se marient et ont des enfants, les enfants découvrent que leurs parents sont des frères et soeurs, ils sont total rébutés, deviennent prostitués, drogués ou danseurs de ballet, et couchent avec leur arrière-grand-père. Super cool. De quoi s’inspirer dans la vie quotidienne, sans blague.
Et après, plus tard, quand j’ai lu Evelyn Lau et ses histoires de filles fraîches choisies pour baiser une heure dans une chambre, ses histoires d’asian girls qui se promènent en taxi du bordel jusqu’à chez elles, et qui se font leur professeur de littérature dans le salon du monsieur, pendant que l’épouse somnole au lit, et après Josée Yvon, et, encore un peu plus tard, quand j’ai lu Nelly Arcan et ses angoisses au collagène, à la coke et aux cheveux blonds, j’ai voulu tout savoir, j’était super boulimique de toutes les expériences sexuelles du monde entier, je voulais savoir comment les pornstars faisaient pour sucer un cheval, et ce que ressentait une pute après une dizaine d’heures de travail. Et quand j’ai lu Virginie Despentes, en entrevue dans, je pense, Rock’n Folk, j’ai compris que je voulais avoir le même but qu’elle : m’approcher le plus possible de la féminité, connaître les escortes, les danseuses, les putains de téléphonistes érotiques, pour savoir c’était quoi le secret, c’était quoi le secret de tout, du cul, des hommes qui aiment entendre les femmes jouir, des hommes qui aiment écarter les fesses des putes pour y rentrer leur bite sans rien demander, des femmes qui se font mettre un doigt au restaurant, par leur amant, des femmes qui savent séduire, et avoir l’air tellement confiantes, l’air des femmes qui savent séduire et qui aiment faire semblant d’être au top de tout, cet air triomphant qu’elles ont, celles qui se font payer, parce qu’elles savent, c’est sûr, elles en savent un peu plus que nous, nous qui restons là à lire les mêmes articles sur le point G dans les magazines, les mêmes articles, année après année, de pourquoi il faut s’habiller en Mère-Noel pour l’allumer, quand c’est décembre, et en lapine de Pâques, quand c’est genre fin mars, début avril.
(J’ai l’air d’être frustrée, mais je ne le suis pas, je me trouve super mignonne dans mon costume de lapine de Pâques.)
