Hélène attache ses cheveux avec un morceau de cuir et un clou

Du 8 février au 8 mars, j’ai envie de vous présenter des femmes que j’aime. Chaque jour, pendant un mois, une femme. Un mois en attente de la Journée internationale de la femme, que cette journée signifie quelque chose pour vous ou non. Ces femmes, je les aime. Elles sont importantes parce qu’elles ont un prix Nobel ou parce qu’elles sont les premières avec qui j’ai joué à Alerte à Malibu dans ma piscine.

Hélène

J’ai hésité avant de publier ce texte, parce que j’ai déjà écrit avec beaucoup d’impudeur sur Hélène, et je le regrette. Mais j’admire Hélène, et j’admire la cousine qu’elle m’a donné. Ce n’est pas tout le monde qui a eu la chance de la connaître, de l’écouter ou d’être écoutée par cette femme.

Pour moi Hélène, c’est une femme qui écoutait du Bach en placotant avec ma maman, lui proposant ainsi un havre de paix, une porte ouverte aux sons du classique, où le temps s’arrêtait pour ma mère, car le rythme plus indolent d’Hélène ralentissait le sien, dans une maison ou les petits voisins, ses enfants et les enfants de ma mère jouaient en circulant du sous-sol à l’étage. Hélène, c’est une femme qui se penchait en avant, le coude sur la table, pour se confier ou parler de politique sociale, elle avait un air aristocratique, Hélène, même quand c’était tard, et que nous, les enfants, nous étions à manger les dernières guimauves collantes, retrouvées dans un tiroir au chalet canadien de nos grands-parents, et que les adultes, eux se brouillaient sur différents sujets, ou prévoyaient une glissade, le lendemain, ou une énième partie de Quelques arpents de piège.

Hélène avait un air raffiné, pour moi, tout le temps, qu’elle soit dans un restaurant chinois à banquettes oranges, à Repentigny, un restaurant entouré d’une charcuterie et d’un salon de coiffure, nous y étions, Hélène et cinq ou six fillettes, pour l’anniversaire des neuf ans, je crois, de sa fille, ou, raffiné, dans un train, plein d’échardes, en direction de Québec. Elle était élégante, sans jamais être snobe, sa haine des tailleurs, ses yeux intelligents, son petit nez parfait, sa voix d’adulte qui parle aux enfants sans les prendre pour des cons, le morceau de cuir dans ses cheveux, quand ils étaient longs, et le gros clou qu’elle y enfonçait, et ses jupes en lainage, qu’elle me donnait, et que j’empilais dans le haut de ma garde-robe, en rêvant au moment où je serais assez distinguée pour bien les porter.

Rien n’était snob, tout était un don, mesuré, de ce qu’elle voulait offrir aux autres, comme un cadeau d’une veille de Noël, lors d’un échange, emballé dans une vieille chaussette, ou au mois de mai quand elle revenait du Nouveau-Brunswick, avec dans des glacières bien remplies, ce qu’elle faisait découvrir généreusement aux autres, le homard et le crabe, de son coin de pays. Elle offrait aussi sa vérité, pas compliquée, sa vérité tranchante, chevrottante quand elle riait, sa vérité jugeant le rouge sur les lèvres ou les noms farfelus que ma cousine et moi donnions à des souvenirs en peau de phoque, sa vérité de femme vraie, originale, toujours.

Pour moi elle était comme ça et je sais que c’est injuste, et que ce qu’elle est pour moi, ce n’est pas tout ce qu’elle était, et ce que je retiens peut être faussé, je me souviens, il y a près de deux ans, je lui disais que je m’ennuyais de ses salades, des salades avec des épinards et des noix, servie dans un bol de verre, énorme, trônant au milieu de la table de la maison sur la rue Neufchatel, et elle m’avait dit qu’elle ne faisait cette salade que très rarement, quand elle recevait, sinon jamais. Je ne sais pas si j’exagère aussi sa pièce, au sous-sol, sa pièce d’archiviste, qui me semblait pleine de journaux et de revues, classés, méthodiquement, comme il parait elle classait, selon une méthode particulière et irrévocable, les photos, les serviettes, les débarbouillettes.

Hélène est ma tante, celle qui m’a amenée à apprivoiser le pop art, au Musée des Beaux-Arts, celle qui me laissait dormir dans son lit, avec sa fille et des Émilie de la Nouvelle-Lune, ma tante qui ne grondait pas trop mes frères, même quand ils faisaient mille conneries en son absence, avec Vincent, son fils, comme renverser beaucoup d’eau dans l’entrée, en espérant que la gardienne tombe à la renverse et disparaisse de leur vie de petits polissons.

Hélène est ma tante, et la tante de Marc-André et de Xavier, et l’amie de ma maman, et surtout, surtout, la mère de Geneviève, une femme à la vivacité d’esprit aussi admirable que celle de sa mère, aux cheveux d’une Boucle d’or, et la mère de Vincent, qui collectionnait les macarons, enfant, et qui, encore, maintenant, il m’est impossible de le voir autrement qu’en petit cousin aux pantalons bouffants, choisis par sa maman, Hélène, la mère de ces deux enfants, sans doute déroutés, car comme chantait Barbara, qu’Hélène aimait autant que Bach,Voilà combien de jours, voilà combien de nuits/Voilà combien de temps que tu es reparti/Tu m’as dit cette fois, c’est le dernier voyage.

 

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