Les dernières pointes de Sylvie

Du 8 février au 8 mars, j’ai envie de vous présenter des femmes que j’aime. Chaque jour, pendant un mois, une femme. Un mois en attente de la Journée internationale de la femme, que cette journée signifie quelque chose pour vous ou non. Ces femmes, je les aime. Elles sont importantes parce qu’elles ont un prix Nobel ou parce qu’elles sont les premières avec qui j’ai joué à Alerte à Malibu dans ma piscine.

ballerine

« J’aimerais offrir ma dernière paire de pointes à Élisa. Je voulais savoir ce que tu en pensais. Elles sont vieilles, mais je suis certaine qu’elle pourra s’amuser avec, lorsqu’elle se déguise. »

Le cœur serré, j’ai accepté.

Sylvie se séparait de ce qu’elle n’amenait pas dans son nouveau logement. Après vingt ans près de la rue Masson, elle se retrouvait à déménager au mois de février, plus près du McDonald’s de la station Langelier que de La Chocolaterie du Vieux-Rosemont.

Elle m’a écrit ensuite, pour me dire qu’elle avait accroché, à ma boite aux lettres, un sac, pour ma fille. Dans le sac, il y avait sa paire de souliers de ballet. Et une petite carte. Elle s’excusait, Richard a déjà mis dans des boites mes emballages cadeaux et les sacs et les cartes, ne regarde pas le sac, et les pointes sont vieilles, elles sont abîmées.

Les pointes de chez Rossetti étaient magnifiques.

J’ai expliqué à Sylvie que je ne pouvais pas les donner à ma fille.

Ce serait les premiers chaussons de ma fille, les derniers de Sylvie, qui ne danse plus sur une scène, mais le vendredi, dans le salon d’une amie, oui, parfois le vendredi, sur les chansons de Stromäe, pour oublier la fatigue de son corps, les os qui font mal, les mains qui ne s’ouvrent et se ferment plus aussi facilement, les jambes si minces, si délicates, qui la font souffrir, et qu’elle oublie, quand elle marche dans le quartier, souriante, la tête blonde, ou qu’elle danse, dans le salon de Brigitte.

Sylvie est allée nous rejoindre à la maison. Elle a défait son manteau, l’a mis contre la chaise de ma fille. Je lui ai proposé un thé à la citronnelle. Je lui ai redonné le sac qu’elle avait laissé à ma porte.

Elle a offert les souliers à ma fille. Le papier de soie sur le plancher, Élisa a pris les pointes. Elle les a mises. Je ne voulais pas lui demander de danser. Je ne voulais pas provoquer quoi que ce soit. Je voulais la voir avec les pointes. Je voulais voir Sylvie la voir avec les pointes.

Élisa s’est tout de suite mise sur la pointe des pieds. Sylvie l’a applaudie.

« Tu pourras lui mettre de vieux bas, au fond des chaussons. »

Ni mes enfants, ni Sylvie ne touchaient aux croustilles de banane plantain ou aux raisins enrobés de yogourt.

Ma fille s’est faite un tutu de papier de soie bleu. Sylvie me parlait des auditions, du sang sur ses pieds, des chevilles des autres ballerines.

Elle m’a fait promettre que nous nous reverrions, même si elle n’était plus en face, même si le matin, nous ne cognerions plus à la fenêtre, pour la saluer, nous en pyjama, elle, souriante, la tête blonde, se dirigeant vers son bureau sur la rue St-Hubert.

Il y aurait d’autres thés et des applaudissements et Sylvie qui ne dit jamais qu’elle est malade, mais que son corps l’empêche parfois de téléphoner ou de danser sur une chanson de Stromäe.

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